Affirmation

«Près de 30% de la population burkinabè sont drépanocytaires». Dr Raïssa Sonia W. Somé/Sawadogo, présidente de l’Association des professionnels de santé contre les hémopathies.

Résultats

Surestimé et erroné. Le taux de prévalence de la drépanocytose au Burkina Faso a été établi en 2020 à 4,63% selon le ministère de la Santé.

Le Dr Raissa Sonia W. Somé/Sawadogo se trompe sur le taux de prévalence de la drépanocytose au Burkina Faso en se référant à tort à une étude  pas représentative de l’ensemble  du pays et qui ne traite pas exclusivement de la drépanocytose.

 

«Près de 30% de la population burkinabè sont drépanocytaires». Cette déclaration a été attribuée au Dr Raïssa Sonia W. Somé/Sawadogo, présidente de l’Association des professionnels de santé contre les hémopathies (APROSHEM), dans un reportage diffusé à l’édition du 20h du journal de la Radiodiffusion - télévision du Burkina (RTB/ Télé), le dimanche 26 juin 2022, à l’occasion de la commémoration de la journée mondiale de la lutte contre la drépanocytose. 30% des Burkinabè sont-ils vraiment drépanocytaires ? Fasocheck a vérifié.

 

Les preuves du Dr Raïssa Sonia W. Somé/Sawadogo

 

Fasocheck a contacté le Dr Raïssa Sawadogo. Le médecin hématologue et drépanocytologue a admis avoir tenu ces propos. Elle a affirmé s’être  appuyée sur un article scientifique du Pr Jacques Simporé et alliés.  Publié en 2003 dans la revue Burkina Médical, l’article est consacré aux maladies génétiques sanguines au Burkina Faso, à partir d’études menées sur des sujets à Ouagadougou et dans ses villages environnants.

 

Dans le résumé, on apprend que « 30,1% de la population burkinabè présente une mutation de la chaîne de l’Hb (hémoglobine, ndlr) plus souvent de type C que S et surtout 1,4% des cas étudiés dans les écoles et les villages présentaient un SDM (Syndrome drépanocytaire majeur, ndlr) responsable d’une surconsommation médicale, d’une mortalité précoce et d’un absentéisme scolaire. »

 

La drépanocytose, quoi et comment ?

 

Selon le médecin généraliste K. Maturin Simporé, la drépanocytose est une maladie du sang (hémoglobinopathie) qui est héréditaire et est due à des troubles de la circulation sanguine. Ces troubles sont eux-mêmes causés par une faible oxygénation du sang par les hémoglobines.

 

Suivant leur capacité à fixer l’oxygène sur les globules rouges, a expliqué le Dr Maturin Simporé, trois principaux types d’hémoglobines ont été répertoriés. Il s’agit de l’hémoglobine « A » qui fixe très bien l’oxygène dans le globule rouge tandis que l’hémoglobine « C » le fait moins bien et que la « S » y arrive encore plus difficilement que l’hémoglobine « C ».

 

Du fait d’une déformation génétique, les hémoglobines « C » et « S » sont appelées « traits drépanocytaires », parce qu’incapables de fixer convenablement l’oxygène. C’est la combinaison de ces hémoglobines héritées des géniteurs, qui détermine si un individu est drépanocytaire ou pas.

 

Les personnes non drépanocytaires sont classées « AA » car ayant hérité des deux hémoglobines « A » de leurs géniteurs. Les personnes « AS », « AC » ou « CC » portent les gènes de la drépanocytose. Elles ne manifestent pas forcément les symptômes de la maladie, mais peuvent la transmettre à leur progéniture. A l’inverse, les individus classés « SC » et « SS » sont drépanocytaires et peuvent avoir des manifestations cliniques semblables, a poursuivi le médecin.

 

Est donc considérée comme drépanocytaire, toute personne possédant les hémoglobines « SC » ou « SS ». Cependant, nuance le médecin pédiatre  Jean Marc Baziomo, tenant compte de l’environnement dans lequel se trouve le sujet, « une personne qui est AS peut présenter des manifestations cliniques pareilles qu’une personne qui est SS ».

 

Les manifestations cliniques de la drépanocytose sont entre autres des douleurs osseuses caractérisées par une anémie liée au fait que les globules rouges déformés sous forme de faucilles par manque d’oxygène, n’arrivent pas à la « petite circulation sanguine ».

 

Les travaux du Pr Jacques Simporé ont- ils vraiment conclu que 30,1% des Burkinabè sont drépanocytaires ?

 

L’article du Pr Jacques Simporé et alliés présente les résultats d’une étude menée entre juin 1996 et septembre 2000 dans 45 établissements scolaires de Ouagadougou, au Centre médicale Saint Camille et dans 13 villages  proches de Ouagadougou. L’étude poursuivait trois buts :

 

  • estimer la prévalence de la circulation de l’hémoglobine « S » et « C » à Ouagadougou ;
  • comparer la distribution des hémoglobines « S » et « C» dans la ville de Ouagadougou qui est une population hétérogène, par rapport à celle homogène des 13 villages environnants d’ethnie mossi ;
  • évaluer l’espérance de vie des enfants drépanocytaires de 1980 à 2000.
  •  

Les chercheurs ont pratiqué des tests sanguins et ont suivi au total 38.932 individus de 02 à 25 ans à Ouagadougou, dont 10.166 enfants au Centre médical Saint Camille, 23.050 dans 45 établissements scolaires de la capitale burkinabè et 5.176 dans 13 de ses localités environnantes.

 

Résultats ? Les auteurs ont conclu que les hémoglobinopathies ont une prévalence au Burkina Faso de 30,1%, car les sujets prélevés dans les écoles et localités présentaient un trait drépanocytaire « S » ou « C ». La drépanocytose sous ses diverses formes « SS » ou « SC » touchaient 1,2% des écoliers de Ouagadougou, 2,2% des enfants des villages et 8,4% des enfants en consultations.

 

Le Pr Jacques Simporé et son équipe n’ont donc pas déclaré que 30,1% des Burkinabè sont drépanocytaires, mais que 30,1% d’entre eux  présentent une mutation de leurs hémoglobines.

 

Fasocheck a tenté sans succès d’obtenir davantage d’explications avec le Pr Jacques Simporé, l’investigateur principal de l’étude.

 

Autre enquête, autres chiffres

 

En 2020, le ministère burkinabè de la Santé et la Principauté de Monaco ont commandité une étude nationale sur la prévalence de la drépanocytose. Fasocheck a eu accès à cette étude qui n’est pas encore mise en ligne.

 

L’étude a concerné 4 191 individus choisis aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain dans les 13 régions du pays sur la période du 20 décembre 2019 au 05 janvier 2020. Ils ont été soumis à des tests de diagnostic rapide.

 

Les résultats indiquent que la prévalence nationale de la drépanocytose est de 4,63%. La forme SS est la plus répandue  avec 54,12%.  Quant au gène S ou C, il est présent chez environ 35,05% de la population étudiée.

 

La prévalence de la drépanocytose chez les individus de 5 à 25 ans est de 6,68%, alors qu’elle est de 3,04% chez les enfants de 0 à 5 ans.

 

L’étude a souligné une forte proportion de drépanocytaires en zone rurale (6,55%) contre 2,69% en zone urbaine. Cette tendance s’explique par la fréquence des tests prénuptiaux en ville et une meilleure connaissance des risques de transmissions des gènes malades.

 

Conclusion 

 

La déclaration du Dr Raïssa Sonia W. Somé/Sawadogo est à la fois surestimée et erronée. L’étude du Pr Jacques Simporé qu’elle a présentée comme preuve ne soutient nulle part que 30,1% des Burkinabè sont drépanocytaires.

 

Ce chiffre fait plutôt référence à la proportion des individus ayant au moins un trait drépanocytaire au sein de la population étudiée, en l’occurrence des scolaires à Ouagadougou et dans ses villages environnants. Avoir des traits drépanocytaires, c’est-à-dire porter l’hémoglobine S ou C ne suffit pas pour être déclaré drépanocytaire.

 

Par ailleurs, l’étude du Pr Jacques Simporé, en plus de ne pas être représentative sur le plan national, n’est pas une étude sur la prévalence de la drépanocytose au Burkina Faso. La seule étude de référence de cette nature a été menée en 2020 et a établi la prévalence de la drépanocytose à 4,63%.

 

Fact-chekeuse

Fabiola Nadège Ouédraogo

Editeurs

Jordan Méda

Boureima Salouka

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