“80 % des patients drépanocytaires vivent en Afrique. Sans prise en charge, 1 enfant sur 2 meurt avant 5 ans. Le Sénégal vient de lancer le premier médicament générique africain contre la drépanocytose : Drepaf.”
“80 % des patients drépanocytaires vivent en Afrique. Sans prise en charge, 1 enfant sur 2 meurt avant 5 ans. Le Sénégal vient de lancer le premier médicament générique africain contre la drépanocytose : Drepaf.” a publié le 18 février 2026, le média d’information économique africaine, Ecofin, basé au Cameroun et en Suisse. Vidéo à l’appui, l’article a été publié sur l’ensemble des plateformes sociales (1,2,3,4) du média.
Dans les commentaires, plusieurs internautes ont démenti cette information, indiquant que le “FACA”, un médicament produit au Burkina Faso contre la drépanocytose, existe depuis une dizaine d’années, bien avant le Drepaf.
Le Drepaf est-il le premier médicament générique africain contre la drépanocytose ? Pourquoi 80% des patients drépanocytaires vivent en Afrique? Fasocheck a vérifié.

Capture d’écran de la publication
La drépanocytose est une maladie génétique qui affecte l’hémoglobine, la molécule des globules rouges chargée de transporter l’oxygène. Sous l’effet de la maladie, les globules rouges deviennent rigides et prennent la forme d’une faucille, ce qui bloque la circulation sanguine et entraîne des douleurs et des lésions organiques.
Il existe trois principaux types de drépanocytose. Il s’agit de l’hémoglobine SS, l’hémoglobine Sβ thalassémie et l’hémoglobine SC. La forme Sβ thalassémie de drépanocytose à deux types à savoir la drépanocytose bêta zéro thalassémie et drépanocytose bêta plus thalassémie. La bêta thalassémie est un trouble qui réduit la capacité du corps à produire de l’hémoglobine.
C’est quoi le Drepaf ?
Officiellement disponible depuis le début de l’année 2026, plusieurs médias ont rapporté que le Sénégal a lancé le premier médicament générique africain contre la drépanocytose, appelé Drepaf.
Une recherche avancée sur internet avec le mot-clé « Drepaf » a permis de retrouver plusieurs articles journalistiques sur le médicament, des informations sur le laboratoire qui le produit, ainsi qu’une interview du directeur général de ce laboratoire. Selon des reportages de France 24 et du journal Le Monde, le Drepaf a été mis au point par le laboratoire pharmaceutique sénégalais Teranga Pharma, dirigé par le Dr Mouhamadou Sow.
Contacté sans succès par e-mail et WhatsApp, Fasocheck a toutefois retrouvé deux interviews du Dr Mouhamadou Sown diffusé par France 24 et l’Agence de Presse sénégalaise. Dans celle qu’il a accordé à France 24, diffusée le 4 janvier 2026, Dr Sow y indique que le Drepaf est un médicament générique à base de l’hydroxyurée, disponible en forme pédiatrique et adulte. Le Drepaf, affirme-t-il, permet de prévenir certaines complications de la drépanocytose, comme les accidents cardiovasculaires, l’anémie et les douleurs chez les patients drépanocytaires.
Dans son interview accordée à l’Agence de presse sénégalaise, il explique que l’hydroxyurée n’existait jusqu’alors au Sénégal que sous sa forme adulte, et ce sans autorisation de mise sur le marché, ce qui la rendait inaccessible aux patients. Le Dr Sow précise par ailleurs que ce médicament, pourtant essentiel dans le traitement de la drépanocytose, demeure onéreux. Le Drepaf, version générique de l’hydroxyurée, constitue en ce sens une alternative bien plus abordable, disponible à partir de 1 500 francs CFA.
Avant l’introduction de la forme générique au Sénégal, explique-t-il, la forme pédiatrique de ce médicament n’existait pas dans son pays. Cette forme pédiatrique de l’hydroxyurée indique le Dr Sow est admissible dès l’âge de 9 mois. Cependant, confie-t-il : “Cette forme pédiatrique avait des problèmes de stabilité au niveau des autres molécules. On ne pouvait pas le mettre en sirop ou en forme effervescente. Nous avons pu avoir une forme stable, sous forme de gélules. Pour en prendre, vous pouvez ouvrir la gélule et le mettre dans d’un aliment liquide ou semi liquide comme l’eau, le bissap, le lait ”.
Le Drepaf sera disponible dans d’autres pays africain à savoir la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Nigeria, le Burkina Faso.
Il existe un autre médicament générique à base de l’hydroxyurée,l’Hydroxycarbamide arrow, gélule 500 mg, produit en Europe par le laboratoire Eugia pharma Malta.
L’hydroxyurée, qu’est ce que c’est ?
L’hydroxyurée est un composé chimique dérivé de l’urée. Elle a été synthétisée pour la première fois en 1869. Selon un article de Patrick McGann et Russell Ware intitulé Traitement par hydroxyurée de la drépanocytose publié dans la revue scientifique PubMed en 2015, les recherches sur hydroxyurée ont permis de l’utiliser comme un médicament chimiothérapeutique dans le traitement de certaines maladies du sang et du cancer. En 1998, elle a été autorisée par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), l’institution américaine chargée de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments, pour le traitement des adultes atteints de drépanocytose sévère. L’hydroxyurée, lit-on dans l’article, prévient et réduit la fréquence des crises, les douloureux, le besoin de transfusions sanguines et les accidents cardiovasculaires chez les drépanocytaires.
En 2014 le National Heart, Lung, and Blood Institute (NHLBI) aux Etats Unis, a recommandé (1, 2) l’administration de l’hydroxyurée chez tous les nourrissons atteints de drépanocytose dès l’âge de 9 mois, quelle que soit la gravité clinique. Le NHLBI en français l’Institut national du cœur, des poumons et du sang est l’un des leaders mondial dans le domaine de la recherche, la prévention et le traitement des maladies cardiaques, pulmonaires et sanguines.
C’est quoi un médicament générique ?
Le médicament est « toute substance entrant dans la composition d’un produit pharmaceutique et destinée à modifier ou explorer un système physiologique ou un état pathologique dans l’intérêt de la personne qui la reçoit ». Il est composé d’un principe actif qui possède une propriété curative ou préventive et d’excipients qui n’ont pas de propriété active pharmacologique recherchée, lit-on dans la thèse de Dr Bandjini Brahima Diallo, pharmacien. Autrement dit un médicament est toute substance ou composition possédant des propriétés curatives ou préventives contre une maladie.
Parmi les médicaments disponibles sur le marché, on distingue les médicaments en spécialité et les médicaments génériques.
Le médicament générique se définit par rapport à une spécialité de référence ou princeps comme étant un médicament ayant la même composition qualitative en principes actifs, la même forme pharmaceutique et dont la équivalence avec la spécialité de référence est démontrée par des études de biodisponibilité appropriées. En d’autre terme, un médicament générique est une copie conforme d’un médicament original, contenant les mêmes principes actifs au même dosage : “le médicament générique est une spécialité qui appartient à quelqu’un. C’est une copie d’un médicament qui existait. Quelqu’un invente son médicament et on lui donne un brevet qui lui permet d’exploiter lui seul pendant 20 ans son invention. Après 20 ans, cela tombe dans le domaine public. Tous ceux qui sont capables de reproduire le médicament ont le droit de le faire. Mais quand ils le font, ils ne peuvent plus donner le nom de la spécialité fabriquée au départ” explique Pr Innocent Guissou, pharmacologue et toxicologue.
Le princeps, indique Luc Kempf dans son mémoire de fin de cycle en pharmacie, est le médicament original, « le premier sorti » par opposition aux génériques qui en sont des copies. Selon l’Institut national français de la propriété industrielle, le brevet pharmaceutique offre une période d’exclusivité de 20 ans à compter du jour de dépôt de la demande.
Des remèdes phytothérapeutiques contre la drépanocytose
Au-delà du Drepaf produit par le laboratoire Teranga pharma pour lutter contre la drépanocytose, il existe des produits phytothérapeutiques comme le FACA commercialisé au Burkina Faso. C’est un phytomédicament disponible pour les enfants et les adultes, autorisé sur le marché depuis 1995. Un phytomédicament est un médicament issu de la recherche sur les plantes médicinales, défini Innocent Guissou, pharmacologue et toxicologue qui a dirigé les recherches ayant conduit à la mise au point du produit.
Le FACA précise Pr Innocent Guissou, permet de stopper les crises de drépanocytose, de prévenir l’apparition des crises, d’apaiser la douleur et de réguler la fièvre. Il agit également comme anti-inflammatoire et antibactérien et contribue à améliorer la circulation sanguine.
En cas de crise, explique-t-il : “ un traitement de 7 à 10 jours est recommandé. Le FACA ne doit pas être pris quotidiennement mais quand il y a une manifestation de la crise, c’est-à-dire des signes qui annoncent une éventuelle crise. Pour prévenir cette crise, un traitement d’un mois est conseillé” .
La formule de ce médicament a été découverte par feu Alain Ouattara, alors étudiant en sixième année de médecine, qui avait choisi d’effectuer son stage auprès d’un tradithérapeute. Le tradithérapeute indique le Pr Guissou, leur a révélé que son médicament est composé de deux plantes médicinales. Après des recherches en laboratoire, le produit a été formulé sous forme de gélules. Des essais cliniques ont ensuite été réalisés, notamment sur des enfants en pédiatrie. Les recherches se poursuivent d’ailleurs au sein de l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS), le centre qui a mené les travaux sur le FACA. Les chercheurs travaillent actuellement au développement d’une forme sirop destinée aux nourrissons, informe Pr Guissou.
Dans d’autres pays africains, des initiatives similaires existent. Au Nigeria, un médicament phytothérapeutique appelé Niprisan a été développé à partir d’une recette traditionnelle mise au point par le National Institute for Pharmaceutical Research and Development (NIPRD) à Abuja.
La greffe de moelle osseuse est actuellement le seul traitement curatif de la drépanocytose.
80% des cas de drépanocytose recensés en Afrique?
Selon les dernières estimations de l’Organisation mondiale de la Santé qui datent de 2021, il y avait 7,74 millions personnes atteintes de drépanocytose dans le monde, dont 515 000 nouveau-nés, et 80% des cas proviennent de l’ Afrique subsaharienne.
Cette forte prévalence en Afrique est dûe au fait que le continent “est considérée comme un des foyers originels de la mutation drépanocytaire (…)” indique Dapa Diallo, Professeur d’hématologie à la Faculté de médecine et d’odontostomatologie de l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako, dans son étude sur La drépanocytose en Afrique : problématique, stratégies pour une amélioration de la survie et de la qualité de vie du drépanocytaire publié en 2005. Selon lui, “l’absence de politique de prévention de la maladie, l’importance de l’endogamie et de la consanguinité sont des arguments qui autorisent à considérer que les fréquences géniques de la drépanocytose sont en augmentation en Afrique”.
Dans sa fiche analytique de mai 2024 intitulée Drépanocytose : le tueur silencieux en Afrique, l’OMS a également insisté sur l’insuffisance des investissements et des efforts déployés pour lutter contre cette maladie.
Conclusion
La déclaration du média Ecofin selon laquelle, le Sénégal vient de lancer le premier médicament générique africain est plus ou moins correct. Cependant la molécule de base utilisée pour la production du Drepaf, à savoir l’hydroxyurée, existe depuis deux siècles et n’est pas la propriété exclusive du laboratoire Teranga Pharma. D’autres traitements contre la drépanocytose existent en Afrique, mais ceux-ci sont à base de plantes et non de la molécule de hydroxyurée.
Par ailleurs, si la déclaration selon laquelle 80 % des patients drépanocytaires sont Afrique est correcte, il convient de préciser qu’il s’agit précisément de l’Afrique subsaharienne.
Journaliste: Rabiatou Congo
Editeur: Jordan Méda