Affirmation

Au Burkina Faso, « environ 10 % de la population vivent avec l’hépatite chronique, avec une forte prévalence des infections parmi les jeunes ».

Auteur
le journal Le Pays du 6 mai 2025 (p.16), citant l’ambassadeur d’Italie au Burkina Faso Gabriele Di Muzio.
Verdict
Trompeur
Trompeur. Au Burkina Faso, selon une étude nationale qui date de 2018, le taux de prévalence de la maladie est de 9,1% et ne concerne que l'hépatite B. Pour l’heure, il n’y a pas de données sur les hépatites chroniques.


Rendant compte de la tenue d’une cérémonie publique à Ouagadougou, le journal Le Pays a rapporté qu’environ 10 % de la population burkinabè vivrait avec l’hépatite chronique, avec une forte prévalence chez les jeunes. Le journal attribue ces chiffres à l’ambassadeur d’Italie au Burkina Faso, présent à la cérémonie. Fasocheck a vérifié, le chiffre a été extrapolé et il ne concerne pas les hépatites chroniques dans leur ensemble.

Dans sa parution du 6 mai 2025 (P.16)  le quotidien d’information Le Pays rapportant les propos de l’ambassadeur d’Italie au Burkina Faso, Gabriele Di Muzio a écrit: « les hépatites virales constituent un problème majeur de santé publique au Burkina Faso », avec « environ 10 % de la population vivent avec l’hépatite chronique avec une forte prévalence parmi les jeunes ». Ces déclarations ont été faites le 5 mai 2025, selon le journal, lors du lancement du projet d’appui aux structures et services de prévention des hépatites virales du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Bogodogo à Ouagadougou.

10 % de la population burkinabè est-elle vraiment touchée par une hépatite chronique ? Les jeunes sont-ils particulièrement touchés ?

Fasocheck a vérifié.    

Capture de l’article dans Le Pays du 06 mai 2025

Les preuves de l’auteur

Contacté par Fasocheck, Didèdoua Frank Zingué, auteur de l’article paru dans Le Pays, a confirmé en être le rédacteur. Cependant, il a indiqué ne plus disposer des enregistrements sonores de l’intervention du diplomate mentionnant le chiffre.

Fasocheck a également sollicité l’Ambassade d’Italie au Burkina Faso. Jointe par email, celle-ci a précisé ne pas non plus disposer d’enregistrement audio du discours de l’ambassadeur de l’Italie au Burkina. Elle a toutefois indiqué que le diplomate italien  avait déclaré lors de la cérémonie qu’on estime que « 10 % de la population [burkinabè] vit avec une hépatite B chronique », ce qui diffère de la formulation rapportée dans l’article du journal Le Pays selon laquelle  “environ 10 % de la population vivent avec l’hépatite chronique”.

Prévalence des hépatites au Burkina

Dans un rapport de septembre 2024, l’Organisation mondiale de la Santé classe le Burkina Faso parmi les zones de forte endémicité aux hépatites, s’appuyant sur les résultats d’une étude scientifique publiée en 2018 par le professeur Nicolas Méda, épidémiologiste, et une équipe de chercheurs. Ces chercheurs relevaient  la prévalence de l’hépatite B à 9,1 % et celle de l’hépatite C à 3,6 %. Cette étude, menée à l’échelle nationale, a analysé près de 15 000 échantillons sanguins représentatifs de la population totale du pays. Sauf erreur ou omission, Fasocheck n’y a pas relevé de chiffres sur l’hépatite B ou C chronique.

Contacté par Fasocheck, le Pr Méda a confirmé l’exactitude du chiffre de 9,1% pour la prévalence de l’hépatite B incluant les formes aiguës et chroniques . Il a précisé que la mention fréquente de 10% est une extrapolation. “ C’est par digression que les gens parlent de 10%” car selon “l’intervalle de confiance, la borne supérieure s’arrête à 9,7%”, a-t-il précisé. 

Dans un article publié en 2023 sur ProGRES, un site de diffusion des articles scientifiques de l’Université Joseph Ki-Zerbo, le Pr Arsène Roger Sombié, hépatologue, invoque les résultats de l’étude nationale du Pr Nicolas Méda souligne qu’au Burkina Faso “la prévalence pour l’hépatite virale B est de 9,1 % et celle de l’hépatite C de 3,6 % en population générale”. Selon les estimations présentées dans cet article, “environ 2 millions sont porteurs chroniques du virus de l’hépatite B et 720 000 du virus de l’hépatite C”. 

Des données issues du Plan stratégique de lutte contre les hépatites virales 2017-2021, basées sur les statistiques du Centre national de transfusion sanguine (CNTS), faisaient déjà état d’une prévalence élevée de l’hépatite B chez les donneurs de sang : 10 % en 2013 et 9,1 % en 2015.

Le Dr Natyon Dieudonné Soma, coordonnateur du programme national de lutte contre le VIH, les IST et les hépatites, a confirmé ces chiffres à la télévision nationale le 19 août 2025, précisant lui aussi les prévalences de 9,1% pour l’hépatite B et 3,6% pour l’hépatite C.

La situation burkinabè, bien que préoccupante, reflète un défi sanitaire dans le monde. Dans un point épidémiologique publié en juillet 2025, l’OMS a rappelé l’ampleur mondiale de l’hépatite B. Selon ce rapport, en 2022, elle  touchait 254 millions de personnes de manière chronique et causait environ 1,1 million de décès, principalement par cirrhose (ou cancer du foie). L’agence onusienne  recensait également 1,2 million de nouvelles infections par an. 

C’est quoi une hépatite ? 

Dans une fiche d’information publiée en avril 2024, l’Institut Louis Pasteur définit  l’hépatite comme une inflammation du foie, le plus souvent causée par une infection virale. Cinq virus, désignés par les lettres A, B, C, D et E, en sont les principaux responsables. Ils provoquent une infection qui cible spécifiquement le foie et déclenche son inflammation. Dans une minorité de cas, cette inflammation peut aussi être provoquée par l’exposition à des substances toxiques.

Selon l’institution sanitaire, ces virus se distinguent principalement par leur mode de transmission :  

  • Transmission féco-orale (par l’ingestion d’eau ou d’aliments contaminés) pour les hépatites A et E, 
  • Transmission parentérale (par contact sanguin, relations sexuelles non protégées ou transmission de la mère à l’enfant) pour les hépatites B et C.

“Dès que les virus atteignent le foie, ils pénètrent dans ses cellules, les hépatocytes, et s’y multiplient. Le système immunitaire qui assure les défenses de l’organisme détruit alors les cellules infectées, ce qui provoque l’inflammation du foie”, a expliqué l’Institut Louis Pasteur. Il ajoute que cette inflammation se manifeste par des symptômes pouvant durer plusieurs semaines : jaunissement de la peau et des yeux (ictère), urines foncées, selles décolorées, fatigue extrême, nausées, vomissements et douleurs abdominales.  Cependant, précise l’institut, il est impossible de distinguer le type de virus en cause (A, B, C, D ou E) sur la seule base de ces symptômes lors de la phase aiguë de la maladie. 

Comprendre l’hépatite B

“On parle d’hépatite B aiguë quand la durée d’évolution est inférieure à six mois, et au-delà de six mois c’est une hépatite B chronique“, a précisé le docteur Lawagoulé Joseph Emile Ky, interne des hôpitaux en hépato-gastro-entérologue au Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou. 

La distinction établie par le Dr Ky est corroborée par le Manuel MSD qui définit l’hépatite chronique comme « une inflammation du foie qui persiste au moins 6 mois », un critère diagnostic universel.

Interrogé sur les modes de transmission de l’hépatite B au Burkina Faso, le Dr Ky a indiqué que la principale voie est la transmission verticale, c’est-à-dire de la mère à l’enfant. « Une mère porteuse du virus, souvent sans le savoir et avec une charge virale élevée, accouche dans des conditions très difficiles et transmet l’infection à son enfant », a-t-il précisé. Il a ajouté que d’autres formes de transmission existent, notamment les rapports sexuels non protégés, les transfusions sanguines non sécurisées et l’utilisation d’objets tranchants contaminés tels que les aiguilles, les lames ou les rasoirs.

Toutefois, l’hépato-gastroentérologue tient à lever toute ambiguïté sur d’autres modes de contact. « Le virus de l’hépatite B ne se transmet pas par la salive ou le lait maternel », a-t-il insisté.  Il a rassuré qu’on peut manger, boire dans le même verre, avec la même cuillère, qu’un sujet qui a une hépatite B.

Le principal défi avec l’hépatite B, selon lui, est son caractère insidieux. « Dans la majorité des cas, c’est asymptomatique. Le sujet vit normalement comme vous et moi, sans aucun signe. Il ne saura jamais qu’il est infecté par ce virus, sauf s’il fait des examens de sang spécifiques pour le rechercher », a-t-il expliqué.

Le médecin précise que seuls 10 à 20 % des patients développent une forme symptomatique. « On peut alors voir apparaître une jaunisse (ictère), une fièvre, ou des arthralgies, c’est-à-dire des douleurs au niveau des articulations. D’autres auront une urticaire, c’est-à-dire que le corps gratte », a-t-il détaillé. Cependant, il a souligné que « tous ces symptômes ne sont pas spécifiques à une infection virale. On peut les retrouver dans beaucoup d’autres maladies », ce qui complexifie le diagnostic en l’absence de test.

Par ailleurs, le Dr Lawagoulé Joseph Emile Ky a alerté sur la gravité des deux principales complications de l’hépatite B chronique non prise en charge, notamment la cirrhose et le cancer du foie. Il a expliqué que l’inflammation chronique du foie, provoquée par le virus sur plusieurs années, finit par le détruire progressivement, le rendant dur et fibreux : c’est la cirrhose. « Cette cirrhose elle-même est un terrain favorable au développement d’un cancer primitif du foie », précise-t-il, soulignant ainsi l’engrenage silencieux mais redoutable de cette infection virale.

Hépatite B : dépister pour protéger, traiter pour freiner la maladie

Pour éviter ces complications, la stratégie passe par le dépistage. « Il faut dépister tout le monde », a conseillé le Dr Ky. Cette démarche permet, selon lui, de vacciner les personnes n’ayant jamais été en contact avec le virus, de mettre sous surveillance médicale les porteurs du virus et d’instaurer un traitement antiviral dès que cela est nécessaire pour freiner l’évolution de la maladie. Un message qui rejoint celui de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui rappelle que l’hépatite B est évitable par la vaccination.  Car, précise l’institution onusienne, le vaccin protège contre l’hépatite B pendant au moins 20 ans, et probablement pour la vie entière.

« Au Burkina Faso, le traitement de l’hépatite virale B chronique repose sur des antiviraux appelés analogues nucléotidiques », a expliqué le Dr Lawagoulé Joseph Emilie Ky. Selon lui, le pays dispose d’antiviraux à haute barrière de résistance, capables de bloquer la multiplication du virus. « À l’international, les molécules de référence dans cette classe sont l’entécavir et le ténofovir. Ici, c’est le ténofovir qui est disponible et utilisé », précise-t-il.

Selon le spécialiste des hépatites, pour prendre en charge l’hépatite B, le Burkina Faso dispose le ténofovir qui est l’antiviral le plus utilisé dans le pays et existe sous deux formulations pharmaceutiques notamment le Ténofovir Disoproxil Fumarate (TDF) et le Ténofovir Alafénamide (TAF).

Conclusion

La déclaration selon laquelle « environ 10 % de la population touchée par une hépatite chronique avec une forte prévalence parmi les jeunes » est trompeuse. Si le journal a mal rapporté la déclaration de l’ambassadeur d’Italie, celui-ci s’est, lui aussi, trompé. Au Burkina Faso, selon une étude nationale qui date de 2018, le taux de prévalence de l’hépatite B est de 9,1%. Les études que Fasocheck a consultées sur le sujet ne mentionnent pas spécifiquement l’hépatite B chronique. 

Journaliste : Dô dit Drissa DAO

Email: dodao@fasocheck.org 

X (Twitter) :  @DaondorolaDo  

Editeur : Abdoul Fhatave Tiemtoré